samedi

Entretien avec Alberto Neuman (2012)





 
Quelle était la place de l’Allemagne du point de vue musical lorsque vous étudiiez en Argentine 

On parle toujours du célèbre professeur Vincenzo Scaramuzza, qui venait d’Italie, mais il ne faut pas oublier l’importante immigration allemande en Argentine et le premier rôle qu’elle a joué du point de vue musical. Les deux plus grands pianistes sud-américains de l’époque étaient deux chiliens : Claudio Arrau qui avait été éduqué et formé en Allemagne par Martin Krause - la grande tradition lisztienne - et Rosita Renard qui était une femme campagnarde qui avait reçu toute son éducation à Berlin. Elle avait lié une grande amitié avec Erich Kleiber, le grand chef d’orchestre, lui aussi un Allemand émigré. Elle soignait sa campagne au Chili pendant l’année et, pendant la saison des concerts, Kleiber l’emmenait jouer en Argentine où elle a fait avec lui les meilleurs concertos de Mozart que j’aie jamais entendus. 
Claudio Arrau, lorsque j’ai joué devant lui à Buenos-Aires, m’avait dit : vous avez ici un grand professeur de piano qui est arrivé il n’y a pas longtemps, Fritz Masbach. Alors j’avais fait le jeu de mot en espagnol sur mas Bach :  « Est-ce un Bach de plus ou est-il plus que Bach ? » J’ai aussi été auditionné par Masbach qui a donné des leçons à mon professeur, Galia Schalmann.
Nous avions aussi en Argentine d’autres hommes extraordinaires d’origine allemande, Grätzer, Franze, et Erwin Leuchter, un élève de Schönberg qui m’a donné l’idée de la mélodie originelle et du noyau thématique. Tout ceci avait aussi une inspiration venant des grands théoriciens germaniques, Hugo Riemann - qui a mis en lumière le phénomène mystérieux de l’agogique - et Heinrich Schenker. Mais je m’arrête là pour ne pas avoir l’air d’un donneur de leçons…
Tant mon professeur Schalman que de nombreux élèves de Scaramuzza sont allés prendre des leçons avec Masbach. La maman de Marta Argerich, qui était très maligne, emmenait sa fille, qui étudiait avec Scaramuzza, aussi prendre des leçons à droite et à gauche, parce que Martita absorbait tout. Et nous tous, de ce groupe-là, on se faisait auditionner par les célébrités qui venaient en Argentine et qui, une fois arrivés là-bas, y restaient longtemps.

Qu’est-ce qui distingue les écoles de piano des différents pays ?

Je crois qu’il y a des points de contact et des différences. Parce que déjà, c’est un problème un peu géographique. La géographie est une science en évolution. Il y a des changements, comme la dérive des continents etc . Et si je crois à l’évolution des espèces, je vois qu’en même temps on ne parvient pas à expliquer le passage par terrasse d’une espèce à l’autre. Ce n’est pas une descente graduelle mais par à coup. Par ailleurs, s’il y a une unité humaine dans le monde entier, il y a aussi un phénomène mystérieux qui est la différence des langues. Il n’y a pas d’évolution linguistique entre les Français et les Allemands. Il y a une unité spirituelle virtuelle, entre tous les être humains, mais il n’empêche que malgré les changements climatiques, l’évolution géographique, et les guerres, qui changent les frontières et l’utilisation des langues, il se trouve que quand on bouge de peu de kilomètres, on a une langue complètement différente, une philosophie différente, et des écoles différentes. Malgré le côté universel qui unit les grands chefs d’œuvres, les différences géographiques existent toujours, car cela fait partie du mystère de la création que nous ne pouvons pas pénétrer.

De grandes personnalités peuvent-elles cependant orienter l’évolution ?

Il faut d’abord dire que la technique pianistique a observé Liszt. Il était un peu le modèle, parce que malgré certains aspects superficiels, mondains de son tempérament, il a beaucoup lutté pour acquérir la profondeur et il a inspiré les recherches des théoriciens de la technique pianistique allemande, notamment Breithaupt, desquels se sont inspirés ensuite les théoriciens des autres écoles, comme Marie Jaëll et Blanche Selva qui ont créé l’école théorique française. L’Italie représente le catholicisme, tandis que Jean Sébastien Bach était un dépasseur de frontières et de langages. Car selon notre conception, Bach était un grand oecuméniste, le nœud de l’histoire de la musique occidentale qui a envahi toutes les autres civilisations. Pensons aussi à l’influence des élèves de Bach, comme Johann Philipp Kirnberger, qui a été, jusqu'à preuve contraire, l'inventeur de la musique combinatoire et aléatoire qui allait inspirer les avant-gardes du 20ème siècle, depuis l'Amérique jusqu'à Stockhausen. En ce moment, je mets plutôt l'accent dans mes recherches sur les grands classiques, Bach, Beethoven, Schumann. Ultérieurement, je pourrais affronter les avant-gardes, éventuellement… Pour Stockhausen, je recommande d'écouter les frères Kontarsky et Maurizio Pollini.

L’héritage de Bach est-il présent aujourd’hui ?

Nous vivons aujourd’hui dans une civilisation de distraction et d’hyper médiatisation, de divertissement, parfois à un haut niveau. Kempff me l’avait annoncé déjà lors de nos conversations. Il voyait arriver une époque qui mettrait en valeur excessivement l’interprète par rapport à l’œuvre elle-même. Ce qui occupe beaucoup notre société de divertissement est l’habileté, de type cirque, C’est pourquoi le grand claveciniste Gustav Leonhardt  disait que quand il avait commencé ses études, on lui interdisait tous les morceaux rapides. Le grand danger, pour les interprètes de l’époque actuelle, c’est l’exagération de vitesse. Mais je pense qu’il faut aller à l’essentiel, et avec Bach, on est tranquille. C’est un oecuméniste parce qu’il a étudié et ressenti le catholicisme également, et pas seulement le protestantisme. Il pouvait donc inspirer le monde entier.

Comment rester en contact avec cette source d’inspiration ?

Je crois que le travail sur la musicologie est essentiel. Aujourd’hui, comme j’ai cette conception transcendante de la musique, je dois choisir beaucoup mon répertoire, et ressentir qu’une œuvre est transcendante. Si une œuvre est transcendante, elle perd sa référence tant au compositeur qu’aux interprètes. Elle reste la lumière essentielle à laquelle se réfèrent les instrumentistes musicologues. Et tout le reste disparaît. Et donc, pratiquement, parlons d’un point de vue catholique, pourquoi pas, c’est-à-dire universel, le compositeur, c’est le saint esprit.

Et l’interprète ?

C’est un humble sacerdote. Car c’est un sacerdoce. Cela demande beaucoup de travail, beaucoup de talent, un travail acharné pour dominer le corps, et la nature, parce que toute la nature est conflictuelle, d’un point de vue théologique, depuis l’histoire de l’éternité. L’œuvre d’art inspirée transcendante nous est envoyée par le saint esprit. C’est terrible.